Gwladys, ses bureks, sa rue animée et (feu) ses petites ballerines… à Pristina, Kosovo

15 11 2010

 

Fraîchement diplômée en arts du spectacle et en communication, je réalise un vieux rêve en vivant à Pristina, la capitale du Kosovo. Ce tout jeune pays est né le jour de mes 21 ans, il y a deux ans. Je suis venue seule ici, et je suis communicante pour un ministère local. Il y a ici une forte communauté internationale ; cela influe donc sur la perception qu’on reçoit du Kosovo. De la même manière, la compréhension des minorités a une place importante dans l’approche du pays. Il est en fait surtout question de l’opposition franche entre albanais et serbes, qui date de la guerre encore très présente dans les esprits (1999)

 

1- Depuis combien de temps habitez-vous dans ce pays ? Pour combien de temps ? (contrat d’Expatriation ou en durée indéterminée…) Est-ce la première fois que vous vivez a l’étranger ?

Je vis ici depuis le mois de juillet ; mon contrat est signé pour 6 mois. Après, tout est possible, qui sait… C’est la première fois que je vis seule à l’étranger, mais j’ai suivi mes parents, quand j’étais enfant, trois ans à Pékin (Chine) et trois ans à Beyrouth (Liban). Le retour « définitif » en France avait été assez dur pour moi, et je n’aspirais qu’à partir de nouveau.


4- Qu’est-ce qui vous fait vous sentir bien dans le pays ?

Sa dualité. J’aime profondément ce pays, et parfois je le déteste. La simplicité qui s’en dégage : on a faim, on mange. On veut dire quelque chose, on le dit. On veut aller en vadrouille avec des amis : qui conduit ? Cette simplicité va de pair avec la difficulté de tout. Difficulté pour moi d’être une des seules françaises dans mon groupe d’amis, difficulté à exprimer les nuances de ce qu’on ressent avec des mots qui ne sont pas ceux de notre langue maternelle. Ad libidum… Cette dualité, associée à l’impression d’assister à la naissance d’un pays, génère une richesse et une dynamique exceptionnelles. J’ai aussi remarqué que sur moi, ce pays a le don d’exacerber toutes mes émotions. Si je suis heureuse, je suis trèès heureuse et danse dans la rue. Si j’ai un coup de blues, c’est la fin du monde. Si je suis triste, je suis profondément triste. Pas de demi-mesures ici ! J’aime ce chaos de plein de choses. Je me sens vivante !

 

Newborn place, « symbole » de Pristina.

 

5- Qu’est-ce que vous y trouvez que vous ne trouviez pas en France ?

Le pays est tout nouveau, et il est donc parfois tout naïf, tout débutant. Cela me pousse à me poser des bonnes questions sur le pourquoi du comment de ce que je considérais comme acquis ! Et aussi la simplicité-de-la-joie-de-vivre. J’avais déjà cet état d’esprit en France mais je ne parvenais pas à l’exploiter autant que j’en aurais eu besoin. Ici, la vie est simple, et on prend chaque micro-occasion de la rendre encore plus heureuse à bras le corps. Et puis, la joie simple qu’on ressent quand on a de l’eau courante nous remet un peu les pieds sur terre ! Peut-être que cela provient aussi de la sortie récente de conflit. Le pays n’est par ailleurs pas risqué ; à Pristina toutefois. Je me sens plus en sécurité ici, quand je rentre chez moi à pieds tard dans la nuit, qu’à Paris. Il serait risqué peut-être d’aller dans le Nord avec une plaque d’immatriculation kosovare, mais une fois que l’on connait ces petits détails, sur la question de la cohabitation, sur les coutumes, sur la vie quotidienne, et ses codes, je ne vois aucun danger particulier ici.

 

6- Cote alimentation, qu’est-ce que vous adorez ? A l’inverse, y-a-t-il qq chose qui vous manque et que vous ne trouvez pas ?

J’aime beaucoup la manière qu’ils ont de manger « du salé », moi qui n’aime pas trop le sucré. Une grande et particulière affection pour les bureks, ces longs tubes de pâte feuilletée fourrés au fromage sec ou à la viande, que nous mangeons tous à toute heure du jour ou de la nuit. La nourriture est définitivement très bonne ici. Les pains sont des petites merveilles, à tremper dans des sauces fraîches agréables. Il y a beaucoup de poivrons. Mais vraiment beaucoup. Partout. J’aime les grignoter crus. Beaucoup de plats sont à base de viande, souvent hachée, épicée et re-formée. Le poulet, le bœuf (très dur) sont souvent coupés en fines tranches et grillés. C’est une des bases du fast-food local : le qebap (servi avec du chou et de l’oignon crus, et des tomates), qu’on peut manger dans les qebaptore. On ne trouve du porc que dans les enclaves serbes, et dans certains supermarchés, principalement ceux qui sont proches du quartier des ambassades (j’ai récemment trouvé du jambon sec de porc, et quoique j’aime beaucoup le jambon sec de bœuf, j’en ai tout de même acheté un petit stock). Nous trouvons du bon vin facilement. Je ne manque de rien en particulier ; je ne suis vraiment pas malheureuse quant à cela. Néanmoins, la « vraie » viande rouge me manque (je rêve d’un tartare). Le poisson frais cuisiné tout simplement aussi, avec des brocolis croquants. Et une bonne purée à la crème fraîche, et une portion de Tomme de Savoie aussi (mais je m’égare).

 

7- Y a-t-il des plats typiques « étranges » ?

Je n’ai pas encore trouvé… J’étais suspicieuse au début de ces poivrons jaunes qui marinent dans du fromage frais dans d’immenses barquettes (ils deviennent de plus en plus épicés avec le temps). Un type de fromage en particulier est très étrange : on dirait de la margarine. Vraiment. J’ai essayé de le manger « cru », et croquer dans une plaquette de beurre, non merci, finalement.

 

8- La vie est-elle chère ?

La vie n’est pas chère du tout ici. La monnaie est (étrangement) l’euro. Les zones serbes utilisent encore le dinar. Les loyers proposés aux « internationals » grimpent néanmoins vite. Je vis dans un quartier pas tellement international, et, pour donner un ordre d’idée, je paie 2 fois moins cher pour 4 fois plus de surface qu’à Paris. La première fois que j’ai vu une carte de restaurant, j’ai cru à une erreur. Par exemple, un risotto aux fruits de mer (vous voyez, on trouve bien de tout ici !) coûte en moyenne 5 euros, un macchiato (le café traditionnel, avec du lait, de la mousse et beaucoup de sucre) coûte 50 centimes. Une salade complète et riche coûtera 1,50 euros, ou 2 peut-être. Un petit pain rond plat, parfait pour un petit déjeuner + un dîner, coute 15 centimes. Une révision de voiture, avec plusieurs pièces, main d’œuvre, et tout un tas de liquides, nous a récemment coûté 60 euros. Un trajet en bus Pristina-Istanbul, c’est 30 euros.

9- Cote conduite ?

… Je n’ai pas peur des conflits potentiels au Kosovo, j’ai peur des routes. Je n’ai pas encore conduit, je copilote régulièrement une amie effrayée par tant de danger. Il faut avoir 20 yeux ici… L’état des routes et désastreux, et même une « autoroute » peut avoir un trou dans son asphalte au milieu de nulle part. L’état des voitures est souvent désastreux (vu : une voiture a perdu sa route et s’est embarquée, roulant sur l’essieu, sur le trottoir. Où je marchais. D’où j’ai bondi). Résultat, la conduite est désastreuse. Les dépassements sont une aventure à chaque fois. Un camion en face ? Oh, si on accélère à 150, on aura le temps ! Comment cela, pas de place pour se rabattre ? Eh bien, on va piler ! Un virage ? une colline ? du brouillard ? Non, le kosovar double. Passionnément.

Les embouteillages sont monnaie courante. Il n’est pas rare de descendre du taxi (très peu cher eux aussi) car on avance plus vite à pieds. Klaxonner est un sport national (tout comme laver les rues à grandes eaux). En tant que piéton, c’est un petit combat à chaque fois. Escalader des escaliers cassés, marcher dans la boue, respirer la poussière, rouler sur des cailloux, veiller aux trous imprévisibles sur les trottoirs, éviter les voitures qui roulent sur les trottoirs ou y sont garées… En tant que chaussures, c’est une vie très difficile aussi. Mes ballerines parisiennes ont tenu deux semaines. Je suis passée aux Doc Martens, mes chaussures « fines » m’attendent au bureau et mes talons sont dans mon sac.


10- Qu’est-ce qui vous agace le + dans les mentalités, les habitudes culturelles du pays ?

Je déteste cette habitude que les hommes ont de se curer les dents après chaque repas ou grignotage. Mon chef local a par exemple une boite de cure-dents sur son bureau. Pas de manières, on y va gaiement. Et longtemps. Et bouche ouverte. Parfois ils couvrent leur bouche de leur main, mais pas tout le temps… Et quand bien même, je déteste cette habitude-là.

Les relations hommes-femmes me dérangent un peu aussi. Je suis une femme, et en plus je suis jeune. L’âge est ici une valeur sûre qui est considérée d’office comme allant de pair avec l’expérience. Je ne peux donc naturellement pas être prise complètement au sérieux, je n’ai que 23 ans ! (et pourtant, promis, je sais bien faire mon travail !). La politesse est une notion parfois absente, aussi…

L’héroïsme dont ils gratifient facilement les gens. Les martyrs de guerre, Tony Blair (a leader, a friend, a hero), Bill Clinton…

 

11- L’intégration est-elle facile ? Y-a-t-il un communautarisme fort ou au contraire est-il facile de s’intégrer et de rencontrer toutes sortes de nationalités ?

 

Je travaille pour un bureau local, en coopération avec un bureau international. Mes amis sont tous « internationals ». Ils sont de tous les pays, et j’apprends beaucoup à leurs côtés. Je me délecte de leurs traditions qu’ils ont la gentillesse de m’apprendre. Nous parlons Histoire, musique, nous échangeons sur nos jeunesses dans des endroits différents du monde. J’apprends un peu leurs langues (un « merci » dans nos langues maternelles, reçu d’un autre international, est un petit bonheur). Je n’ai pas du tout l’impression d’être repliée sur la communauté internationale. Peut-être parce que je suis de nature pleine d’entrain et avide d’autrui. Mes amis sont pareils. Cette mixité est très riche et c’est une des principales choses qui me font aimer ce séjour.

 

Être français fascine ici. On me dit bonjour en français, on me demande comment va notre First Lady. On me demande aussi mon avis sur les scandales politiques de la France, sur l’actualité. J’ai aussi appris que nous avons une réputation de « fumeurs et toujours en grève », mais que nous profitons de la vie comme il se doit et que nous sommes élégants et polis. Les locaux ne comprennent parfois pas trop que nous n’avons pas cette question des minorités, comme ici.

 

12- Connaissez-vous la langue du pays ? Avez-vous pris des cours ?

 

J’ai la chance de m’imprégner très vite des langues. Je baragouine donc l’Albanais, assez pour participer aux salutations sans fin et pour lire mes documents de travail. Je le comprends de mieux en mieux (surtout quand on parle de moi). Je ne parle pas le Serbe, juste bonjour – bonne nuit, mais je lis le cyrillique. Il faut être vigilant, et ne pas parler serbe à un albanais ou vice-versa. Néanmoins, je travaille, vis, me dispute, parle toute seule, ris et aime en Anglais.

 

13- Décrivez votre rue/cadre de vie

 

Mon quartier est chouette ! J’habite au dessus du parc de l’université, en plein centre ville (ce que j’aime). J’habite un immeuble moderne. Un studio (c’est assez rare ici) avec une grande salle de bain. Comme souvent ici, rien n’est vraiment fini. Il y a encore le film de plastique autour de la serrure de la porte, des fils qui sortent des murs. Ma porte-fenêtre donne sur 7 mètres de vide, car le balcon n’est pas posé (!). Comme la grande majorité des habitations ici, je n’ai pas d’eau courante de 22/23 heures à environ 6 heures du matin. Cela parait facile mais cela demande cependant de l’organisation (pour les machines à laver notamment). L’eau du robinet n’est pas potable. Les coupures d’électricité sont fréquentes, et donc les dîners aux chandelles le sont aussi, pour mon plus grand plaisir (si le four et les plaques de cuisson ont eu le temps d’être utilisés quand il y avait encore de l’électricité).

Ma rue !

Et mon palace.

 

14- Est-il facile de partir en we ? Y’a-t-il beaucoup de choses à visiter aux alentours ?

 

Au Kosovo, je dirais que pas vraiment. Prizren, Mitrovica, la vallée de la Rugova, Peja, sont tous splendides, certes. La montagne est magnifique, et j’ai beaucoup de tendresse pour cette campagne de tuiles rouges et de poussière. Seulement, la ville est assez étouffante, par la pollution (le fameux « KEK air » désigne l’atmosphère générée par la société électrique qui s’appelle KEK, et en hiver les fumées des chauffages au bois couvrent la ville d’un brouillard foncé) et parfois aussi par trop de « tourner en rond », et nous sommes ravis de partir à l’étranger pour un week-end dès qu’on le peut. La Macédoine, avec sa modernité, ses magasins, sa viande de porc et ses McDonald’s est toute proche (Skopje à deux heures de route). Les lacs Macédonien sont autant de paradis. Thessalonique (Grèce) est à six heures. Nous projetons d’aller à Sofia prochainement.

 

Vallée de la Rugova (frontière Monténégrine), Kosovo

 

15- A quelle fréquence « rentrez »-vous en France ?

 

Mon séjour étant tellement court, je ne rentre pas.

 

16- Avez-vous prévu de revenir vivre en France un jour ? Qu’est-ce qui ne vous donne PAS envie de revenir habiter en France ?

 

J’ai profondément envie de vivre ailleurs. Pas forcément pour quitter la France, mais parce que je n’aime pas la sécurité que j’y ressens : je la perçois comme un obstacle au « vivre » et à l’ « être ». Et puis, bon, l’individualisme parisien, le milieu délicat à vivre parfois de « la comm’ », les grèves, le café à 3 euros…

 

17- Face a quelle mentalité/habitude/défaut français êtes-vous + clément, avec le recul d’habiter a l’étranger ?

 

Je regarde avec tendresse l’impatience des gens vivant en France. Et je pense au fond de moi « Heeey, no worry no hurry ».

 

18- Quel est le climat ?

 

On dit volontiers qu’au Kosovo il y a deux saisons : la poussiéreuse, et la boueuse. L’été est très chaud (et climatisation bloquée sur 16), et l’hiver s’annonce (et est réputé pour l’être) très froid et humide.

 

19- Avez-vous des «habitudes » ? (Pris des habitudes locales ? Ou au contraire garde des habitudes françaises ?)

 

Je dîne souvent juste en rentrant du travail, à l’heure du goûter en France ! J’ai aussi pris l’habitude de ce flegme « we will see ! ». Et cette franchise dans la réponse à la question « Comment vas-tu ? ». Il me semble qu’en France on répond toujours « très bien merci ! ». Ici, il est de coutume (est-ce uniquement avec les gens que je côtoie ?) d’expliquer, et de dire si on ne va pas aussi bien. Je m’habille aussi davantage à la cool!

 

Je garde de la France l’habitude des « bonnes manières », ce qui amuse par ailleurs tous les gens que je fréquente.

 

19- Y-a-t-il de la censure ?

 

Je ne pense pas.

 

20- Vous pouvez terminer sur une anecdote « dépaysante » 😉

 

Il y en a tellement : le Kosovo est une anecdote dépaysante en soi ! Tous les jours je vis une anecdote dépaysante. La dernière en date concerne peut-être la caissière du supermarché à côté de chez moi. Elle aime mon parfum, m’en demande le nom. Je lui réponds « A French one … », et avant que j’aie eu le temps de lui donner le nom, elle avait déjà pris un papier et griffonné « Efreshwane ». Ou alors, ce bus qui indique « Transfert Paris-Beauvais, montée sans ticket » – le réseau de transports en commun de Pristina l’utilise sans l’avoir repeint.

 


 

De ma fenêtre, je vois :


les immeubles d’en face, tous colorés, cela me plait beaucoup. Le mien est rouge et blanc. Certains ne sont pas finis, et les ouvriers ne travaillent que le samedi et le dimanche (et aussi hier soir à 23 heures). Je vois la rue si je regarde en bas (attention à ne pas tomber sans balcon !). Un magasin de vêtements approximatifs. Des voitures toujours garées n’importe comment, et d’autres qui klaxonnent pour passer. Des fils électriques chaotiques. Tous les soirs, une nuée de merles (le Kosovo est aussi appelé le « pays des merles » ; les merles ici ressemblent à des corbeaux délavés) va se coucher plus à l’ouest et passe dans « mon » ciel. Ils sont tellement nombreux ! Et ils chantent fort. J’entends la musique du studio d’enregistrement du rez-de-chaussée (j’ignorais sa présence quand j’ai loué mon appartement !), et les gens qui passent. Et, à heures fixes, l’appel à la prière des mosquées de la ville. Toutes se déclenchent en même temps, le son résonne dans les rues, rebondit sur les immeubles, et la cacophonie est agréablement parfaite

 

Et de la fenêtre de mon bureau, je vois une statue de la Liberté. Si si. Elle surplombe un hôtel.

 

Merci Gwladys pour ce témoignage tellement vivant !! Moi aussi j’ai envie d’aller danser dans les rues maintenant et de crier au monde « Be Happy ! »

Hé, be happy les gens !

En tout cas, une très bonne leçon de vie… Merci Gwladys !!!

***

La semaine prochaine, on part au soleil, mais, une fois n’est pas coutume, pour une expatriation plutôt amère… sur l’île de Nosy Be, près de Madagascar

 

 

 

 

 

 

 

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